ANALGESIE DU LAPIN

 

CHARLY PIGNON
DMV DIP.ECZM (SMALL MAMMALS)
CHEF DE SERVICE NAC  CHUVA  ENV ALFORT

 


METTRE EN PLACE UN PROTOCOLE D'ANALGÉSIE
CHEZ LE LAPIN

 

Charly Pignon
DVM, Dip ECZM (Small Mammal), Praticien Hospitalier, Chef du Service NAC d’Alfort, ENVA

Ecole Nationale Vétérinaire d’Alfort,
7 Avenue du Général de Gaulle, 94700 Maisons-Alfort

 

Le lapin est un animal particulièrement sensible à la douleur. Cette douleur peut engendrer de fréquentes complications allant de l’anorexie à la mort de l’animal. Afin de mettre en place un protocole analgésique chez le lapin, il faudra dans un premier temps connaitre le comportement normal de cette espèce ainsi que ses comportements douloureux afin de reconnaitre et d’apprécier cette douleur. De nombreuses molécules ont été étudiées chez le lapin. Le praticien possède aujourd’hui un arsenal thérapeutique qu’il faudra choisir judicieusement en fonction des propriétés de chaque molécule, tout en appliquant le concept d’analgésie multimodale à chaque fois que cela est possible.

Aborder le traitement de la douleur

Des composantes neurologiques identiques (ou similaires) à celles des espèces domestiques et de l’homme ont été mise en évidence chez les petits mammifères et leur permettent de percevoir la douleur. Il existe aussi des mécanismes anti nociceptifs permettant de moduler cette douleur. De ce fait, les lapins présentent un comportement adapté en réponse aux stimuli connus pour être douloureux chez d’autres espèces.
La réponse physiologique au stress observée chez les lapins en cas de douleur comprend une vasoconstriction, une augmentation du rythme cardiaque et du débit systolique et une baisse du tonus gastro-intestinal et urinaire. La réponse endocrinienne répond à un état catabolique s’accompagnant d’une baisse des fonctions rénales. 
D’un point de vu clinique, comme chez toutes les espèces, la réponse d’un lapin à la douleur peut inclure une baisse de la consommation d’eau et de nourriture, ainsi que des troubles médicaux secondaires comme des ulcères gastriques, une stase gastro-intestinale, une baisse de la circulation périphérique et de la température corporelle, un choc et même la mort.

Comportement associé à la douleur

Pour le vétérinaire, la première étape nécessaire pour reconnaitre au plus tôt le comportement lié à la douleur consiste à se familiariser avec les comportements normaux de chaque espèce dont il s’occupe. Cependant chez les lapins, qui sont des proies, l’identification de ces comportements douloureux est plus complexe parce qu’ils   ont moins tendance à les exprimer afin de diminuer le risque d’être attrapé par des prédateurs. Comme l’immobilité est un comportement fréquent que toutes les espèces « proie » adoptent lorsqu’elles sont amenées en consultation, il est encore plus difficile de déterminer la présence de douleur. Cela est particulièrement vrai chez les lapins excessivement nerveux ou mal socialisés. De même, l’anxiété a été associée à une diminution du seuil de perception de la douleur. Il est de ce fait impératif d’essayer de diminuer l’anxiété du lapin dans l’environnement hospitalier en le maintenant dans un environnement calme, loin des chiens, des chats et d’un bruit excessif. Le clinicien doit se souvenir que le propriétaire du lapin est la personne la plus accoutumée au comportement normal de son animal, par conséquent, il ne faut jamais négliger ses estimations concernant la douleur et l’anxiété qui peuvent exister chez son animal.

Signes cliniques associés à la douleur chez le lapin

  • Baisse de production de selles, diminution de leur taille, ou absence de production de selles
  • Yeux mi-clos ou ternes, dans le vide (ne se focalisent pas)
  • Tête portée en position basse avec le cou fléchi
  • Agressivité d’un lapin normalement docile
  • Position debout regroupé sur lui-même, le dos voussé
  • Mâchonnement de l’endroit douloureux
  • Immobilité, léthargie, répugnance à se mouvoir
  • Baisse de l’intérêt pour l’environnement
  • Isolement
  • Absence de toilettage
  • Arrachage des poils dans la zone atteinte
  • Vocalisation (les cris aigus peuvent être le signe d’une douleur suraiguë et d’un arrêt cardio-respiratoire proche)
  • Palpation difficile ou contraction douloureuse
  • Grincement des dents (bruxisme)
  • Yeux plissés
  • Augmentation de la fréquence respiratoire et de la profondeur respiratoire
  • Respiration superficielle rapide
  • Respiration abdominale
  • Boiterie, ataxie, ou raideur des mouvements
  • Anorexie
  • Polyurie/polydipsie (en particulier lors de douleur gastro-intestinales)
  • Sécrétion de porphyrines (pigments rouges) dans les urines.
  • Automutilation

Figure 1: Comportement normal d’un lapin le corps étendu et les membres postérieurs sur le côté.

Figure 2: Position typique d’un lapin douloureux avec le dos voussé et les membres antérieurs regroupés sous son corps.

Molécules analgésiques utilisables chez le lapin

Pour mettre au point un plan d’analgésie, il convient de considérer l’intensité de la douleur, sa durée supposée, si l‘animal est hospitalisé, le niveau de monitoring et de soins disponibles.  Les molécules peuvent alors être choisies en prenant en compte ces critères ainsi que des facteurs médicaux et physiologiques qui peuvent augmenter la sensibilité de l’animal aux effets secondaires. 

AINS

Ce groupe, de par ses effets anti-inflammatoires, analgésiques et antipyrétiques, sont utiles pour la gestion de douleur modérée ou chronique, ce ayant une composante inflammatoire. Les molécules de ce groupe agissent de façon synergique avec les opioïdes, et permettent de diminuer la dose d’opioïde. Le pic d’activité des AINS est relativement long à apparaitre, de même que leur durée d’action. Les AINS par voie orale sont particulièrement intéressants pour gérer la douleur postopératoire ou les douleurs chroniques. 
Ces molécules possèdent des effets secondaires démontrés chez le lapin tels que des atteintes rénales, hépatiques, ulcères gastriques, inhibition du fonctionnement des plaquettes. Bien que théoriquement ces molécules doivent être utilisées avant toute lésion tissulaire, leur utilisation préopératoire est controversée à cause de la fréquence de l’hypotension observée chez le lapin sous anesthésie générale. 
Les AINS sont très largement utilisés chez le lapin. L’utilisation orale de méloxicam est très bien tolérée, et sa pharmacocinétique a été étudiée chez des lapins de laboratoire à la dose de 0,5 et 1,5 mg/kg/24h pendant 5 jours. Il est suggéré une utilisation de 1 mg/Kg/12h les 3 ou 5 jours suivant une opération. Pour une utilisation chronique, un dosage de 0,5 mg/Kg/12h sera préféré.

Opioïdes

Les opioïdes sont les molécules les plus indiquées lors de douleur intense. Ils produisent une analgésie en se couplant aux récepteurs µ et ou κ morphiniques présents dans le système nerveux central. Les effets secondaires connus chez le lapin sont une sédation, une dépression respiratoire, une diminution de la motilité gastro-intestinale à forte dose.

  • La buprénorphine est l’un des opioïdes le plus utilisé chez le lapin à cause de sa durée d’action longue (4-6 heures) et ses faibles effets secondaires. Son utilisation doit être limitée à une douleur de moyenne intensité qui n’est pas amenée à évoluer, à cause de ses propriétés analgésiques limitées, et surtout parce que l’augmentation de sa posologie n’entraine pas une augmentation de l’analgésie une fois le plateau pharmacocinétique atteint. De plus, la buprénorphine possède une affinité très forte pour les récepteurs µ morphiniques, et il est très difficile de l’en déloger en utilisant un antagoniste, ou un agoniste s’il y a besoin d’augmenter l’analgésie.
  • Les propriétés analgésiques puissantes de la morphine chez le lapin ont été démontrées, lors de douleurs aiguës, , apportant une réponse rapide et dose dépendante. D’autres µ agonistes tels que l’hydromorphone ou l’oxymorphone ont été reportés de façon anecdotique et sembleraient donner de bons résultats analgésiques chez le lapin tout en ayant moins d’effets secondaires. Comme chez les autres animaux, il existe des réponses variables à l’analgésie chez le lapin ainsi que des sensibilités variables aux effets secondaire. Aussi le patient doit être monitoré, et les premiers signes de diminution de motilité du transit (diminution du nombre de selles, et de leur taille) doit entrainer une diminution de la dose de morphine au profit d’autres molécules, ainsi qu’un gavage et une réhydratation précoce. 
  • Le fentanyl peut être utilisé en perfusion continue au cours des chirurgies. Des effets dépresseurs respiratoires peuvent apparaitre à forte dose, ce qui oblige la réalisation de ventilation assistée au cours de l’anesthésie. L’utilisation de patch de fentanyl donne des résultats variables chez le lapin. Chez certains individus, la rapidité de repousse des poils réduit de façon significative l’absorption de la molécule. Le pic plasmatique apparait 12 à 24 heures après l’application du patch et la dose thérapeutique est obtenue pendant 72 heures. 
  • La pharmacocinétique du tramadol chez le lapin a été étudiée aussi bien par voie orale que par voie intraveineuse, cependant le niveau plasmatique thérapeutique n’est à ce jour pas connu. Le tramadol a été utilisé de façon anecdotique dans la gestion de douleur chronique. Cependant, la mauvaise palatabilité de ce produit chez le lapin nécessite un reconditionnement. 

Alpha 2 agonistes

Chez le lapin comme chez d’autres espèces, cette famille de molécules peut être utilisée à des fins analgésiques. Cependant de par ses effets délétères sur l’appareil cardiovasculaire son utilisation est à réserver à des animaux en bonne santé. Il est recommandé l’utilisation de micro doses en perfusion continue. 

Dissociatifs

La kétamine est une molécule utilisée couramment chez le lapin dans divers protocoles d’anesthésie générale et permet d’apporter une valence analgésique. Si les pouvoirs sédatifs et anesthésiques de la kétamine chez le lapin sont bien connus, ses pouvoirs analgésiques n’ont pas fait l’œuvre de publications. La kétamine est cependant utilisée en clinique en perfusion continue. Les doses sont extrapolées par rapport aux recommandations chez les carnivores domestiques.

Anesthésiques locaux

Figure 4 : Réalisation d’un bloc traçant (mélange lidocaïne et bupivacaïne) sur la ligne d’incision lors de la réalisation d’une ovario-hysterectomie.

Les anesthésiques locaux tels que la lidocaïne et la bupivacaïne sont encore aujourd’hui trop peu utilisés en médecine des NAC. Les anesthésiques locaux peuvent être utilisés en topique, via une infiltration, administrés en intra articulaire, via des blocs nerveux régionaux, sous forme d’épidurales, ou d’injection sub-arachnoïdienne. L’analgésie de la région désensibilisée est complète. Ces techniques d’anesthésie locales permettent de réduire la quantité de molécules d’anesthésie nécessaire.
Les blocs sur la ligne d’incision peuvent être réalisés avec 1mg/kg de lidocaïne et 1mg/kg de bupivacaïne. Les blocs nerveux peuvent être réalisés en utilisant la même posologie. Les blocs des nerfs mentaux, mandibulaires et maxillaires ont été décrits et ont prouvé leur efficacité lors des chirurgies dentaires.
Les épidurales ou injections subarachnoïdienne peuvent être réalisées chez le lapin. Une administration de 0,2ml/kg de lidocaïne 2% donne des résultats en 1-3 minutes, pour une durée de 30-40 minutes. Il est important de considérer que les lapins vigiles tolèrent très mal le fait que leurs postérieurs soient anesthésiés. Il en résulte un stress très important et des automutilations possibles. Il convient donc de garder le lapin sédaté jusqu’à la fin de l’action de l’épidurale.
Il est important de se souvenir que ces anesthésiques locaux peuvent avoir des effets toxiques sur le système nerveux central et le système cardiovasculaire chez le lapin. La dose toxique de bupivacaïne est de 2mg/kg et celle de lidocaïne est de 4 mg/kg chez le lapin. 


 Analgésiques utilisables chez le lapin

Figure 3a: Mise en place d’un cathéter intraveineux sur la veine marginale caudale de l’oreille. Une compresse est repliée sur elle-même à l’aide de sparadrap et sera insérée dans l’oreille afin de servir de tuteur pour fixer le cathéter.

Figure 3a: Mise en place d’un cathéter intraveineux sur la veine marginale caudale de l’oreille. Une compresse est repliée sur elle-même à l’aide de sparadrap et sera insérée dans l’oreille afin de servir de tuteur pour fixer le cathéter.

Figure 3b : Le cathéter est fixé avec du sparadrap autour de l’oreille. Cette voie veineuse permet de réaliser une analgésie à l’aide d’une perfusion continue.

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