Évaluation de la douleur chez le chien et le chat

« Ce que je ne veux surtout pas, c’est qu’il souffre ».
De nos jours, cette phrase tient plus du leitmotiv que de la préoccupation de seuls passionnés de la cause animale.
La médecine humaine a passé de nombreuses années sans se préoccuper de la notion de douleur au point que la prise en charge des nouveau-nés n’est que très récente. Le public, donc notre clientèle, est quant à lui très sensibilisé à cette notion, nous obligeant, si nous ne le sommes pas déjà, à nous intéresser de plus près à la question « souffre-t-il ? ».
Au vu des implications de ces questions, il importe de ne pas prendre la réponse à la légère. Des moyens à la fois qualitatifs et quantitatifs d’évaluer cette douleur sont donc nécessaires. Ce dossier présente de façon pratique ces deux aspects et vous donne les clés indispensables pour adapter votre exercice quotidien et satisfaire à cette préoccupation, ô combien récurrente.

1.Évaluation qualitative de la douleur : définitions, objectifs et méthodologie

2.ÉVALUATION QUANTITATIVE DE LA DOULEUR : UTILISATION PRATIQUE DES GRILLES

3.ÉVALUATION DE LA DOULEUR : MISE EN ŒUVRE PRATIQUE  DES DEUX MÉTHODES

 
 

1.ANALGÉSIE CANINE ET FÉLINE Évaluation qualitative
de la douleur : définitions, objectifs et méthodologie

 

Première étape de l’évaluation de la douleur : savoir la reconnaître, la qualifier et l’associer à une composante pour ensuite la quantifier.
Déterminer à quel registre elle appartient requiert des connaissances et un exercice clinique spécifique.

L’évaluation de la douleur est le parent pauvre de l’analgésie vétérinaire.
Le manque de temps, de connaissances et/ou de méthode explique la désaffection des praticiens pour cette partie néanmoins intégrante de l’examen clinique.

1° Évaluer la nociception, la douleur ou la souffrance ?

Les techniques d’évaluation nécessitent de s’accorder sur les définitions pour gagner en clarté et en précision (encadré  1).
Pour les petits animaux de compagnie, plutôt que les termes de nociception ou de souffrance, il convient d’utiliser le mot de douleur. L’évaluation porte ainsi sur les actions motrices protectrices et les apprentissages d’évitement modifiant le comportement social ou territorial  du chien ou du chat.
Cependant, dans un contexte périopératoire, où l’anesthésie supprime la sensibilité consciente, il serait plus judicieux de parler d’évaluation de la  nociception.
Enfin, la douleur doit être considérée comme une sensation corporelle, et non comme une sensation perceptive, car elle n’existe que pour l’être vivant qui la ressent, à la différence des autres perceptions sensorielles (ouïe, odorat, goût, etc.) qui peuvent être partagées et mesurées. À l’image de la faim ou de la soif, la douleur ne peut être appréciée objectivement car il n’existe pas de mesure biochimique ou d’indice physiologique corrélés à sa sévérité.

ENCADRÉ 1

LA DOULEUR : DÉFINITIONS

 -La nociception (du latin nocere, nuire, et percipere, recueillir) est un processus sensoriel révélant, par une activité nerveuse, une stimulation potentiellement dangereuse. Elle déclenche des réponses réflexes et comportementales (retrait et fuite) dont la finalité est d’en  supprimer
la cause, donc d’en limiter les conséquences. Le support neuro- anatomique de cette double fonction (discriminative et homéostasique) est le cerveau reptilien des poissons, des reptiles et des oiseaux.
- La douleur (du latin dolor, le mal) associe à cette sensation  des
émotions, progressivement apparues au cours de l’évolution avec le cerveau limbique des mammifères. Les émotions immédiates s’accompagnent de réactions neurovégétatives et endocriniennes (hypothalamus), et sont mémorisées (hippocampe), évoluant vers la
peur et l’agressivité (amygdale). Les troubles comportementaux associés (phobie, anxiété, dépression) sont remarquables et s’inscrivent dans le répertoire éthologique spécifique de chaque espèce.
- La souffrance (du latin subferre, supporter) est censée donner
un sens et une fin à la douleur : impliquant le néocortex (dont le cortex préfrontal) apparu chez les primates pour culminer chez l’homme, la souffrance fait appel à la conscience réflexive, à l’imagination, à l’abstraction et à la projection dans le temps. Cette conceptualisation semble faire défaut aux autres animaux, même s’il existe chez tous les mammifères, ainsi que chez les oiseaux et les céphalopodes des substrats  neurologiques  sièges d’une conscience primitive et parfois réflexive.


2°Objectifs de l’évaluation

L’objectif fondamental est de déceler la douleur grâce à une symptomatologie dépendante de la durée du phénomène douloureux et qui est toujours à replacer dans le répertoire comportemental de l’animal.
La douleur vive est aisément repérable par des vocalises et des réactions corporelles (photo 1).

La douleur durable s’exprime davantage par l’absence de signes clairs et une altération des comportements alimentaires, ludiques, sociaux et de toilettage, touchant également le cycle de la veille et du sommeil. Ces manifestations peuvent facilement être confondues avec le vieillissement et certains troubles métaboliques ou cognitifs. Une fois le phénomène détecté, son évaluation ne doit pas se contenter de quantifier la seule intensité douloureuse (encadré 2).
 


3°Proposition d’une méthodologie
 

La prise en charge d’un animal douloureux nécessite une évaluation à la fois qualitative et quantitative( Voir l’article “Évaluation quantitative : utilisation pratique des grilles multidimensionnelles” du même auteur, dans ce numéro ).
En déterminant les caractéristiques de la douleur, l’évaluation qualitative doit permettre une double orientation diagnostique et thérapeutique. A priori entachée d’imprécisions et de forte subjectivité, elle peut devenir plus précise en se référant aux composantes de la douleur. La définition de la douleur proposée par l’International Association for the Study of Pain est la suivante : « Expression d’une expérience sensorielle et émotionnelle désagréable, liée à une lésion tissulaire existante ou potentielle (ou décrite en termes d’une telle lésion). » Elle préfigure quatre composantes de la douleur dont l’installation progressive peut être suivie tout au long du cheminement du stimulus nociceptif. Ce sont les composantes sen- sori-discriminative, émotionnelle, comportementale et cognitive (encadré 3).

Une représentation imagée de ces dernières peut servir de support à la méthodologie proposée (figure 1).


1. Vocalises chez un chat. Ce type de comportemen Correspond à une douleur vive, facile à repérer.


Finalement, les composantes retenues chez le chien et le chat sont au nombre de trois : sensori-discriminative, émotionnelle et comportementale.

Composante sensori-discriminative
La composante sensori-discriminative peut être qualifiée par son type (T), son intensité (I), sa localisation (L) et sa durée (ou temps T) (figure  2).

T : TYPE

Les différents types de composante sensori-discriminative sont les douleurs nociceptive, inflammatoire et neuropa- thique (encadré 4).

ENCADRÉ 4

LES TROIS TYPES DE DOULEUR

- La douleur nociceptive est contemporaine du stimulus algogène (traumatisme, chirurgie), correspondant à l’activation des nocicepteurs. Elle est aiguë, brève, localisée  au site péricicatriciel, et procure une hyperalgésie primaire.
- La douleur inflammatoire est en relation avec la sensibilisation des nocicepteurs par une combinaison d’ions H+, d’histamine libérée par les mastocytes, de prostaglandines, de cytokines pro-inflammatoires et de substance P libérée par les nocicepteurs eux-mêmes (cercle vicieux de la douleur). Dans ce schéma physiopathologique, douleur et inflammation
se rejoignent, s’exacerbent mutuellement pour créer une zone d’hyperalgésie secondaire observée à distance de la cicatrice, traduisant l’augmentation des champs récepteurs excitateurs.
L’observation clinique suit la description classique de l’inflammation : rubor (rougeur), tumor (tuméfaction), dolor (douleur) et calor (chaleur), et  en  facilite  le  diagnostic. Dans le cas de douleurs viscérales, la composante nociceptive est rarement perçue si des conditions de distension d’organes creux ou d’inflammation des enveloppes ne sont pas présentes.

- La douleur neuropathique résulte d’une atteinte du système nerveux (nerfs, moelle épinière, cerveau), constitutif des voies nociceptives.
L’activité anarchique des fibres lésées occasionne des décharges ectopiques et une hypersensibilisation autoentretenue. Les plus invalidants de ces phénomènes se décrivent oralement (fourmillements ou brûlure continus, décharge électrique paroxystique) et échappent de facto à notre appréciation chez le chien et le chat. Il convient   de rechercher des zones d’hyposensibilité (anesthésiées) et des signes d’hypersensibilité, comme une allodynie, une hyperalgésie  et  parfois une hyperpathie (réponse douloureuse extrêmement
intense, se prolongeant après l’arrêt du stimulus, de territoire débordant largement la
zone stimulée). Devant une évaluation  réputée  difficile, cette atteinte doit toujours être suspectée dans les contextes périopératoires, de dérèglement endocrinien (diabète),
de douleurs chroniques cancéreuses et d’affections nerveuses (accident vasculaire cérébral, syringomyélie, etc.).

Déterminer le type de douleur à travers son mécanisme physiopathologique aide au choix thérapeutique : par exemple, les douleurs neuropathiques sont très souvent insuffisamment soulagées par les opioïdes et les anti-inflammatoires non stéroïdiens (AINS), nécessitant le recours aux coanalgésiques.

I : INTENSITÉ

L’Organisation mondiale de la santé a proposé une clas- sification de l’intensité douloureuse des cancers en fonc- tion de trois paliers : I (légère), II (modérée) et III (sévère). Cette division a été appliquée par extension aux douleurs périopératoires et aux autres douleurs chroniques des petits animaux de compagnie. C’est une source de straté- gie face aux douleurs aiguës (priorité donnée aux anal- gésiques puissants et révision des exigences à la baisse selon la réponse thérapeutique) et chroniques (pratique inversée : prescription d’analgésiques dits faibles, puis, selon l’évaluation de la persistance du phénomène dou- loureux, d’analgésiques puissants).

L : LOCALISATION

Par opposition aux douleurs somatiques, les douleurs vis- cérales sont mal localisées, perçues à distance du viscère atteint, de représentation spatiale diffuse, et à l’origine de réponses émotionnelles et autonomes beaucoup plus intenses. Leurs circonstances d’apparition diffèrent dans la mesure où une sensibilisation préalable (distension, forte pression, inflammation, etc.) est nécessaire à leur expression, et concerne plus particulièrement les organes creux (œsophage, estomac, intestin grêle, côlon, rectum, vessie), les conduits (uretère, canal cholédoque, etc.) et les enveloppes (plèvre, capsule hépatique).

T : TEMPS OU DURÉE

La douleur aiguë, encore appelée “douleur symptôme” et permettant le diagnostic, constitue un signal d’alarme utile quoique parfois défaillant. Elle est caractérisée par des manifestations neurovégétatives (tachycardie, tachypnée, hypertension) et de l’anxiété, rétrocédant habituellement aux analgésiques classiques (morphiniques avec ou sans AINS).
La douleur devient chronique quand elle persiste au-delà de plusieurs semaines, mais elle se différencie surtout par ses conséquences. L’hyperalgésie apparaît telle une réponse exacerbée à une stimulation nociceptive. Elle est d’origine centrale, sollicitant les récepteurs N-méthyl- D-aspartate (NMDA) des neurones à convergence spinale et supraspinale pour amplifier la neurotransmission. Elle est d’origine périphérique à la suite de la sensibilisation des nocicepteurs par la soupe inflammatoire (hyperalgésie primaire) et du réflexe d’axone induit par la libération de substance P (hyperalgésie secondaire). Ces mécanismes inscrivent durablement dans la mémoire des douleurs nouvelles et exagérées, susceptibles de resurgir à tout moment. La douleur devient “douleur syndrome” ou “douleur maladie”, aux conséquences multiples et délétères. Si les manifestations neurovégétatives peuvent être discrètes, ce sont alors les retentissements émotionnels et fonctionnels qui s’expriment le plus. Leur traitement est difficile, prolongé, et fait très souvent appel aux coanalgésiques et aux moyens non pharmacologiques.

Composante émotionnelle

La composante émotionnelle est la résultante de l’activation du système limbique et des conditions environne- mentales (mode d’élevage, relation avec le propriétaire, modalités d’accueil, d’examen et d’hospitalisation de la clinique vétérinaire). La tonalité désagréable, pénible, voire insupportable, conduit à des états émotionnels d’anxiété (douleurs aiguës) ou de dépression (douleurs chroniques). Stress, peur et anxiété majorent la perception de la douleur et concourent à créer un cercle vicieux
d’anticipation anxieuse et de détresse émotionnelle qui influent sur le comportement (figure 3).


Les manifestations organo-végétatives traduisent une suractivité du système noradrénergique (ou système nerveux sympathique). Tachycardie, tachypnée, tremblements et mictions émotionnelles accompagnent classiquement les phobies et l’anxiété paroxystique.
L’hyperactivité dopaminergique se surajoute dans l’anxiété intermittente, provoquant des vomissements, des diarrhées, une hypersalivation, une hypervigilance et parfois des agressions.
Puis le système dopaminergique fait place à une surexpression sérotoninergique : les activités substitutives (boulimie, potomanie, léchage) tendent à masquer une forte  inhibition comportementale. La dépression correspond à une dérégulation de ces trois systèmes, de la simple adynamie à la recherche d’isolement, puis aux troubles majeurs cognitifs de la dépression d’involution.

Composante comportementale

La composante comportementale se traduit cliniquement par des vocalises, des attitudes ou des postures venant corriger l’inconfort, des expressions motrices, avec, pour finir, des répercussions sociales et/ou territoriales. Il s’agit de la composante qui donne le plus d’informations exploitables pour l’évaluation. Les séquences réactives surviennent immédiatement après la nociception (vocalises, sursauts, contractures, retrait, fuite, soustraction d’appui, etc.), puis deviennent plus élaborées : l’apprentissage et la volonté d’adaptation conditionnent les attitudes et les postures, mais, en l’absence de soulagement de la douleur, les répercussions sociales et/ou territoriales altèrent la qualité de vie. L’agressivité liée aux états algiques est dénommée “par irritation”. La douleur due aux otites chroniques, aux hernies discales, aux dermatoses profondes, aux pancréatites ou aux cancers fait appel aux médiateurs qui sont égale- ment impliqués dans l’inflammation et l’agressivité : les interleukines et la substance P participent alors à l’auto-entretien de ce bouleversement comportemental. L’agression permet à l’animal de se soustraire aux contacts, aux tentatives d’examen ou de soins, et de défendre une illusion d’accalmie face à la douleur qui le submerge. L’apparente efficacité de ce repli le conforte à reproduire plus systématiquement morsures et griffades pour entrer dans la dangerosité de l’instrumentalisation (disparition des séquences de menace et d’apaisement au profit d’une phase consommatoire de plus en plus violente) (figure 4).

Les questionnaires d’évaluation de la douleur chronique s’appuient fortement sur ces éléments et sous-entendent une bonne connaissance du répertoire comportemental propre au chien et au chat. Pour ce dernier, à la fois pré- dateur et proie dans la nature, masquer sa vulnérabilité en se cachant peut être une question de survie. Ne plus pouvoir anticiper le danger en se positionnant en hauteur (cas des douleurs arthrosiques limitant les sauts) conduit à de nouveaux comportements qui traduisent l’anxiété, voire la dépression. Il peut être utile de montrer au pro- priétaire toutes les perturbations impactant l’organisation territoriale du chat douloureux.
La reconnaissance de ces changements d’humeur et la compréhension du rôle des neurotransmetteurs permettent d’envisager l’utilisation de psychotropes dans le traitement de la douleur. Les antidépresseurs tricycliques (clomipramine : Clomicalm®) inhibent la recapture de la sérotonine et de la noradrénaline. Renforçant ainsi les contrôles inhibiteurs descendants, ils deviennent efficaces sur les douleurs neuropathiques particulièrement difficiles à traiter. La fluoxétine (Reconcile®), inhibiteur sélectif de la recapture de la sérotonine et globalement mieux tolérée que les précédents, offre de plus une prise en charge documentée des comportements d’agression.

Conclusion

La douleur ne saurait se définir selon une dimension unique. Tous ses aspects sont à appréhender afin d’en proposer une quantification, indispensable à sa prise en charge, et qui conditionne la réussite du traitement.


ANALGÉSIE CANINE ET FÉLINE

2.Évaluation quantitative de la douleur : utilisation pratique  des grilles

L’évaluation quantitative, indispensable au choix des analgésiques et à la mesure de l’efficacité du traitement, s’appuie sur l’utilisation d’échelles et de grilles uni- ou multidimensionnelles.

1°Échelles unidimensionnelles

Les échelles unidimensionnelles ont été créées en méde- cine humaine pour recueillir facilement de la part du patient (autoévaluation) des informations sur le niveau d’intensité de la douleur ressentie. Largement utilisées, certaines ont fait la preuve de leur fiabilité (comme l’échelle visuelle analogique, considérée comme l’outil de référence), mais aussi de facto de leurs limites chez les personnes non communicantes (nourrissons, handicapés mentaux, patients sédatés, comateux ou présentant des troubles cognitifs) (figure 1).

L’échelle visuelle analogique (EVA) a la forme d’une réglette plastique de 10 cm dont la face illustrée est présentée au patient. Ce dernier déplace le curseur de gauche à droite selon l’intensité de la douleur ressentie : la traduction chi"rée n’est lue que par le médecin évaluateur.

L’échelle visuelle analogique (EVA) a la forme d’une réglette plastique de 10 cm dont la face illustrée est présentée au patient. Ce dernier déplace le curseur de gauche à droite selon l’intensité de la douleur ressentie : la traduction chi"rée n’est lue que par le médecin évaluateur.

Le recours à un évaluateur extérieur ajoute une telle subjectivité qu’il est admis que l’hétéro-évaluation, par rapport à l’autoévaluation, tend systématiquement à sous-estimer les douleurs intenses et, parfois, à surestimer les faibles douleurs [15, 18-20].
Le deuxième facteur limitant de ces échelles est leur ina- daptation à mesurer la douleur chronique à l’évolution déroutante, marquée par un bruit de fond douloureux entrecoupé d’accès paroxystiques imprévisibles.
La médecine vétérinaire a cherché à copier ces échelles unidimensionnelles pour mesurer la douleur aiguë (figure  2) [13].

Échelle proposée par les laboratoires Merial.

Échelle proposée par les laboratoires Merial.


Sensibilité, fiabilité et reproductibilité aléatoires affaiblis- sent ce système d’évaluation, mais ces grilles ont le mérite de permettre une approche rapide, responsabilisant le personnel de la clinique : le vétérinaire tient compte sur- tout de l’évolution des valeurs successives, plutôt que de
leurs données brutes, et complète utilement son examen avec les grilles multidimensionnelles (tableau  1).

TABLEAU 1 - Échelles simples d’évaluation de la douleur

2°Grilles multi- dimensionnelles

Les composantes émotionnelles et comportementales apparaissent dans ces grilles sous la forme d’items dont la multiplicité vient amoindrir et relativiser la subjectivité de l’examen et la variabilité liée à l’examinateur.
La construction de ces grilles et leur validation obéissent à un cahier des charges rigoureux, venant légitimer la pertinence des items retenus. Les grilles sont adaptées à l’évaluation des douleurs péri-opératoires, aiguës et chroniques, mais elles manquent parfois de spécificité pour la détection, notamment des douleurs viscérales.
Ces dernières présentent en effet des particularités physio- pathologiques à l’origine d’une symptomatologie parfois déroutante : les douleurs viscérales sont diffuses, mal localisées, référées, provoquent des contractures musculaires et des réponses émotionnelles et autonomes plus intenses que les douleurs somatiques.

Douleurs aiguës

La grille française 4AVet ( Disponible en complément de cet article sur www.wk-vet.fr) est à privilégier pour l’évaluation des douleurs aiguës péri-opératoires [3, 12]. Demandant un court apprentissage, elle s’appuie sur une appréciation globale subjective à distance, enrichie de l’observation posturale et comportementale de l’animal. Les réactions aux caresses, à la voix et à la manipulation de la zone opératoire (intensité de cette réaction) participent pour moitié du scoring total (0 à 18). La cotation de chaque item permet d’obtenir un score additif, catégorisant la douleur selon la grille 4AVet comme étant légère (score de 1 à 5), modérée (score de 6 à 10) ou sévère (score de 11 à 18). Toutefois, le critère qui porte sur l’évolution de la fréquence cardiaque ne semblant pas totalement pertinent en raison de la forte influence du stress sur cette mesure, le score total pourrait être abaissé à 15. De même, l’impact de la sédation devrait être pris en compte pour le comportement interactif car une sédation forte peut masquer une douleur réelle.
La forme abrégée de la grille de Glasgow (Short Form of The Glasgow Composite Pain Scale) catégorise six modifications comportementales (vocalisations, attention portée à la zone douloureuse, mobilité, réponse à la palpation, état général et postures) [4, 14]. Elle peut être utilisée dans les autres situations de douleurs aiguës que les douleurs péri-opératoires : traumatismes, syndrome abdominal aigu, etc.
La grille du Colorado State University donne des illustrations pour les chats et les chiens selon cinq paliers de douleur aiguë et conseille sur l’attitude à adopter (tableau 2) [5, 6].

Douleurs chroniques

La chronicisation de la douleur entraîne des changements comportementaux subtils qui altèrent les habitudes de vie (alimentation, promenade, jeux, etc.) et qui surviennent la plupart du temps dans l’environnement familier de l’animal (attitudes envers les habitants de la maison). Le propriétaire est le mieux placé pour détecter ces troubles plus ou moins discrets dès lors que le vétérinaire lui explique les éléments à rechercher grâce à un questionnaire exhaustif.

DOULEURS CHRONIQUES ARTHROSIQUES         

- La douleur chronique arthrosique du chien peut être utilement explorée à l’aide de la grille d’Helsinki(Disponible en complément de cet article sur www.wk-vet.fr) [7, 11]. Onze items interrogent l’état général, les vocalises, l’aptitude au jeu, à la marche, au trot, à la course, au saut, à se coucher, à se relever, à la mobilité après un long repos et à la récupération après un exercice intense. Destiné par essence au propriétaire,cet outil facilite un suivi sur le long terme en l’absence de consultation systématique. Cependant,les symptômes d’irritabilité et/ou d’agressivité,en relation avec l’hypersensibilisation périphérique ou centrale, ne sont pas recherchés dans ce questionnaire. Cette information est pourtant capitale pour la compréhension de toute affection chronique douloureuse, et participe à l’acceptation de traitements longs ou continus avec, notamment, des anti-inflammatoires non stéroïdiens (AINS).

Nous utilisons régulièrement cette grille avec un fort impact de satisfaction de la part des propriétaires (figure 3).

1. D’après la grille Helsinki de Anna Hielm-Björkman (traduction non validée).

1. D’après la grille Helsinki de Anna Hielm-Björkman (traduction non validée).

Outre l’information pédagogique délivrée, elle objective la réussite du traitement par la comparaison des scores obtenus. Nous complétons toujours ce questionnaire par un examen statique à distance (modification du poids, amyotrophie, plaies de léchage, etc.), un examen dyna- mique à distance (boiteries, etc.) et un examen ortho- pédique rapproché (recherche d’ankylose, goniométrie, douleur à la palpation/manipulation des articulations) (encadré,   tableau 3).

ENCADRÉ

TECHNIQUE DE GONIOMÉTRIE

La goniométrie, pratiquée sur un animal statique, permet d’évaluer l’amplitude articulaire par la mesure des angles entre deux segments osseux en extension ou en flexion. Les deux bras du goniomètre sont positionnés et alignés selon des repères anatomiques constitués par des saillies osseuses facilement repérables : le grand tubercule de l’humérus, l’épicondyle huméral latéral
et le processus styloïde ulnaire pour la goniométrie du coude (photos 1 et 2).

1. Goniomètre.

1. Goniomètre.

2. English springer spaniel mâle âgé de 8 ans et atteint d’arthrose sévère du coude gauche. Mesure de l’ankylose par goniométrie : angle de flexion de 79° (normal de 35°). Photo: T.Poitte

2. English springer spaniel mâle âgé de 8 ans et atteint d’arthrose sévère du coude gauche. Mesure de l’ankylose
par goniométrie : angle de flexion de 79° (normal de 35°). Photo: T.Poitte

 

TABLEAU 3 - Grilles multiparamétriques d’évaluation de la douleur chronique

- Il n’existe pas actuellement de grilles validées pour l’évaluation de la douleur chronique arthrosique chez le chat,mais il semblerait que le niveau d’activité,la mobilité, le toilettage et l’état général soient les quatre domaines comportementaux dont l’exploration est à privilégier.Nous proposons, à partir des classiques champs territoriaux du chat, d’expliquer les modifications les plus remarquables pour le propriétaire (figure 4).

Cette recherche est d’autant plus déterminante qu’un examen orthopédique complet. (tel que défini plus haut) est souvent délicat à mener chez cet animal.

DOULEURS CHRONIQUES CANCÉREUSES

- La recherche d’altérations de la qualité de vie est un des objectifs majeurs de la prise en charge de l’animal cancéreux : la Canine Brief Pain Inventory(Disponible en complément de cet article sur www.wk-vet.fr) évalue l’évolution de l’intensité douloureuse sur les sept derniers jours (maximale, minimale et moyenne) par rapport au jour de l’examen [2, 8]. Six items supplémentaires explorent le retentissement sur l’activité,l’humeur,les aptitudes au relever, à la marche, à la course et aux sauts.
- Le chat reste le parent pauvre de l’analgésie vétérinaire et la douleur viscérale,bien différente de la douleur somatique,n’est pas suffisamment explorée alors qu’elle constitue la deuxième source de douleur cancéreuse après les métastases osseuses : ulcérations, nécroses, obstruction, accident de perforation, etc.
- Le prolongement de l’espérance de vie grâce au trépied thérapeutique (chirurgie,chimiothérapie et radiothérapie) ne doit pas se faire au détriment d’une qualité de vie préservée : la grille de Lynch et Argyl et la grille“HHHHHMM” tenant compte des spécificités comportementales du chat           

3°Contraintes et limites de l’évaluation de la douleur

« Rendre le plus objectif possible ce qui est éminemment subjectif » est un défi que nous souhaitons rendre plus facile à atteindre grâce à la méthodologie proposée et à la généralisation de l’utilisation des grilles. Ce parcours clinicien est cependant soumis à un certain nombre de variables liées aux trois protagonistes (animal, propriétaire et vétérinaire), aux relations entretenues entre eux et au processus physiopathologique en cours. Enfin, les grilles utilisées doivent obéir à un cahier des charges très précis pour assurer leur validation.

Variable “animal”

Les composantes émotionnelles et comportementales sont intimement liées à l’âge (les jeunes chiens tendent à montrer leur douleur, à l’inverse du chien âgé), parfois à la race (les chiens de races naines ou les husky extériorisent fortement leur douleur, à l’inverse des terriers), au vécu (cas des douleurs chroniques), au statut hiérarchique (plus grande agression du dominant). Les expressions varient selon la race : ptyalisme des beaucerons, tachycardie et tachypnée des races naines, côlon irritable
des bergers et des shar peï. Parfois, ce sont des croyances entretenues qui attribuent une prétendue insensibilité à la douleur, notamment chez le chat de race ragdoll.

Variable “propriétaire et sa relation avec  l’animal”

Le propriétaire a un rôle fondamental dans l’évaluation des douleurs chroniques. Mais il n’est pas forcément réceptif et sensible à ces modifications, et son mode de vie ne lui permet pas toujours d’être disponible et attentif. De plus, de multiples caractéristiques propres à chaque individu interfèrent avec la justesse de l’évaluation.
Ainsi, les femmes ressentant la douleur pour un seuil plus bas et, pour ce même seuil, décrivant une douleur d’intensité plus forte que l’homme ont tendance à évaluer la douleur plus intensément [17].
Des influences sociales, culturelles, philosophiques ou religieuses, le propre vécu douloureux, le degré d’empathie spontanée, la place accordée à l’animal de compagnie dans la société sont autant de variables affectant la sensibilité, la perception et l’importance que l’évaluateur accorde à la douleur animale : il n’est donc pas étonnant qu’une même situation douloureuse recueille des scores d’évaluation différents selon la personnalité et le milieu de vie du propriétaire [1]. La finalité de la possession de l’animal, qu’il soit de compagnie (pour les personnes âgées, les enfants, etc.) ou d’utilité (chien de garde, de chasse, etc.), a une forte influence sur la nature de la relation avec ce dernier, donc sur le jugement de sa douleur.

Variable “vétérinaire et sa relation avec le propriétaire”

Au-delà des influences individuelles citées plus haut, le parcours professionnel du praticien joue un rôle non négligeable sur la précision de son évaluation : ainsi, les plus jeunes générations reçoivent dans les écoles vétérinaires un enseignement dédié à l’analgésie de plus en plus abouti, venant inscrire la douleur comme un signe vital.
La multiplicité des molécules et des protocoles disponibles demande un important effort de formation continue, à l’instar d’autres disciplines très marquées par les progrès technologiques et l’amélioration des connaissances : imagerie, cancérologie, NAC, etc.
Les propriétaires, de plus en plus confrontés aux douleurs chroniques de leurs animaux (allongement de la durée de vie des populations canines et félines, augmentation du taux de médicalisation), sont demandeurs d’une relation privilégiée dans laquelle l’évaluation de la douleur sera expliquée puis partagée. L’implication du praticien a donc lieu à plusieurs niveaux : ceux de l’enseignement postuniversitaire, de la communication avec le propriétaire, de sa détermination à proposer des outils de suivi, etc.

Variable “maladie”

Les affections cutanées, musculaires et squelettiques occasionnent des douleurs de type somatique, bien localisées, généralement continues et facilement reproductibles par le toucher, la palpation ou la mobilisation.
Les affections viscérales procurent des sensations diffuses, mal localisées, perçues à distance du viscère atteint. Ces dernières sont plus fréquemment associées à des réponses neurovégétatives et à des boucles réflexes motrices complexes (contractures de la sangle abdominale). Elles diffèrent fortement selon l’organe atteint : les conduits (cholédoque, uretère, urètre) et certaines enveloppes (capsule hépatique, plèvre, péritoine pariétal) peuvent être très douloureux alors que les parenchymes et le péritoine viscéral restent dénués de toute sensibilité.
Les lésions du système nerveux périphérique ou central conduisent à la diminution ou à l’annulation des contrôles inhibiteurs descendants. Encore dénommées douleurs de désafférentation, elles peuvent survenir spontanément en l’absence de toute agression nocive. D’évaluation particulièrement difficile, elles devront être suspectées dans les circonstances suivantes : amputations, plaies de léchage et automutilation, cancers, maladies discales, diabète, accidents vasculaires cérébraux, etc.

Validation et limites des grilles

L’évaluation de la douleur étant un exercice difficile, il s’agit d’harmoniser les outils utilisés et d’en vérifier les critères de validité et les qualités métriques.
La phase de construction de la grille consiste à sélectionner les items les plus contributifs et à éliminer les signes insuffisamment discriminants. La “validité de construit” atteste que la grille évalue le phénomène étudié (la douleur) et lui seul (c’est-à-dire ni l’anxiété, ni le stress).
Les qualités métriques correspondent à la sensibilité (capacité de mise en évidence des variations intra- et inte- rindividuelles), à la fiabilité (répétabilité et concordances des scores entre plusieurs évaluateurs) et à la pertinence des items considérés.
Sont validées pour l’évaluation des douleurs aiguës périopératoires les grilles de Melbourne, de Glasgow, de Sao Paulo et celle de l’association 4AVet, disponible en français.
Sont validées pour l’évaluation des douleurs chroniques arthrosiques du chien les grilles d’Helsinki et la Canine Brief Pain Inventory (cette dernière l’étant aussi pour la douleur cancéreuse du chien).
Il n’existe pas encore de grille validée pour l’exploration de la douleur arthrosique du chat et la plupart de ces échelles sont d’expression anglaise. Pour la douleur chronique, la recherche d’une hyperalgésie et/ou d’une allodynie est absente alors que l’hypersensibilisation est une caractéristique majeure de la chronicisation, contemporaine des états de vulnérabilité à la douleur.
Parce que destinées avant tout au propriétaire, elles ne reflètent pas l’examen clinique du vétérinaire, à même de déceler l’évolution des signes inflammatoires et d’ankylose venant limiter la mobilité de l’animal.
Enfin, l’absence de validation ne doit pas limiter l’usage possible de grilles récentes : la préoccupation du bien- être animal (qu’il soit de rente ou de compagnie) est un sujet d’actualité, répondant aux préoccupations de nos concitoyens. L’absence de douleur inutile est un des cinq besoins fondamentaux, qu’il convient de toujours privilégier, notamment lors de maladie chronique incurable et en fin de vie. À cet effet, la grille dite “HHHHHMM” note de 1 à 10 la douleur, la faim, l’hydratation, l’hygiène, l’hu- meur (peur, anxiété, dépression), la mobilité et le rapport jours de bien-être/jours de mal-être [9, 10]. Une limite arbi- traire de 35 encourage le vétérinaire et le propriétaire à débattre de la qualité de vie de l’animal soigné et de la pertinence de la décision d’euthanasie.

Conclusion

« Tout ce qui ne se mesure pas ne peut être traité… Faute    de preuves, la douleur ne se prouve pas mais s’éprouve… » En médecine humaine comme ailleurs, les adages ont la vie dure et ne sont pas étrangers aux prises de conscience tardives. L’évaluation de la douleur est un sujet com- plexe par les questions sociétales soulevées et les débats techniques sur la réalité de la douleur animale vue sous l’angle de l’évolution et de la phylogenèse du système nerveux. Pour certaines douleurs intenses, la souffrance est à ce point indicible que le patient humain ne trouve pas de mots pour la décrire. À nous vétérinaires de pré- dire la douleur animale, de toujours la suspecter, d’être à
l’écoute des expressions comportementales et d’essayer de les objectiver par l’utilisation d’outils modernes, en plein développement.
Un arbre décisionnel peut être utilisé pour choisir la grille appropriée en fonction des circonstances douloureuses rencontrées (figure 5).

CBPI : Canine Brief Pain Inventory.

CBPI : Canine Brief Pain Inventory.

Dans les cliniques de l’île de Ré, nous utilisons quotidiennement les grilles 4AVet, Colorado et Helsinki modifiée (tenant compte des items irritabilité, agressivité, ankylose, inflammation locale, hyperalgésie et allodynie). Depuis quelques mois, nous expérimentons les grilles d’évaluation de la qualité de vie pour les douleurs cancéreuses et les soins palliatifs.
Dans l’amélioration de la prise en charge de la douleur animale, l’évaluation est une étape incontournable : partie prenante de tout examen clinique exhaustif, elle participe à la réduction des taux de morbidité et de mortalité des affections aiguës et contribue à l’amélioration de vie des
animaux douloureux chroniques.

RÉFÉRENCES

1- Andersson HI, Ejlertsson G, Leden I, Rosenberg C. Chronic pain in a geography defined general population: studies of differences in age, gender, social class, and pain localization. Clin. J. Pain. 1993;9:174-182.
2- Brown DC, Boston RC, Coyne JC, Farrar JT. Ability of the canine brief pain inventory to detect response to treatment in dogs with osteoarthritis. J. Am. Vet. Med. Assoc. 2008;233:1278-1283.
3- Consultable sur : www. medvet.umontreal.ca/4avet/
4- Consultable sur : http://www. allcreaturesvet.net/images/ GlasgowPainScale.pdf
5- Consultable sur : http:// csuanimalcancercenter.org/ assets/files/csu_acute_pain_ scale_feline.pdf
6- Consultable sur : http:// csuanimalcancercenter.org/ assets/files/csu_acute_pain_ scale_canine.pdf
7- Consultable sur : http:// centri.unipg.it/cesda/doc/files/ scale_del_dolore/Helsinki _ cronic_ pain _index.pdf
8- Consultable sur : http:// research.vet.upenn.edu/ PennChart/AvailableTools/CBPI/ tabid/ 1970 /Default.aspx
9- Consultable sur : http://www. pawspice.com/Quality%20 of%20Life%20Scale.pdf
10- Consultable sur : http:// www.hhfipethospice.org/wp-content/ uploads / 2011 /09/ Feline-QOL-Scale-created-by-Dr.- Alice-Villalobos.pdf
11- Hielm-Björkman AK, Rita H, Tulamo RM. Psychometric testing of the Helsinki chronic pain index by completion of
a questionnaire in Finnish by owners of dogs with chronic signs of pain caused by osteoar- thritis. Am. J. Vet. Res. 2009;70:727-734.
12- Holopherne-Doran D, Laboissière B, Gogny M. Validation of the 4AVet postoperative pain scale in dogs and cats. Vet. Anaesth. Analg. 2010;37:1-17.
13- Holton LL, Scott EM, Nolan AM, Reid J, Welsh E,
Flaherty D. Comparison of three methods used for assessment of pain in dogs. J. Am. Vet. Med. Assoc. 1998;212(1):61-66.
14- Holton L, Reid J, Scott EM, Pawson P, Nolan A. Development of a behaviour-based scale to measure acute pain in dogs. Vet. Rec. 2001;148:525-531.
15- Lieb Zalon M. Nurses’ assessment of postoperative patients’ pain. Pain. 1993;54:329-334.
16- Lynch S, Savary-Bataille K, Leeuw B, Argyle DJ. Development of a questionnaire assessing health-relatedquality-of-life in dogs and cats with cancer. Vet. Comp. Oncol. 2011;9:172-182.
17- Riley JL, Robinson ME, Wise EA, Myers CD, Fillingim RB. Sex differences in the perception of noxious experimental stimuli: a meta-analysis. Pain. 1998;74:181-187.
18- Romsing J, Moller- Sonnergaard J, Hertel S, Rasmussen M. Postoperative pain in children: comparison between ratings of children and nurses. J. Pain Symptom Manage. 1996;11:42-46.
19- Rundshagen I, Schnabel K, Standl T, Schulte am Esch J. Patients’ vs nurses’ assessment of postoperative pain and anxiety during patient- or nurse-controlled analgesia. Br. J. Anaesth. 1999;82:374-378.
20- Vetter TR, Heiner EJ. Discordance between patient self-reported visual analog scale pain scores and observed pain-related behavior in older children after surgery. J. Clin. Anesth. 1996;8:371-375.


ANALGÉSIE CANINE ET FÉLINE

3.Évaluation de la douleur : mise en oeuvre pratique des deux méthodes

Après avoir exposé les différents moyens d’évaluation de la douleur, il convient de présenter
des cas pratiques et leur utilisation face à ces situations.

1° 1er cas : douleur aiguë péri-opératoire

Une femelle cocker spaniel américain, âgée de 9 ans et pesant 14,9 kg est présentée en consultation.
Son propriétaire a remarqué des changements de comportement récents et inquiétants, notamment de l’irritabilité croissante, des attitudes menaçantes et très récemment des tentatives de morsures. La préhension et la mastication des aliments sont devenues douloureuses. L’animal est souvent prostré. Il ne montre plus d’intérêt depuis plusieurs mois pour les jeux ou les promenades et semble atteint de surdité. Son port de tête est dévié. Cette chienne a été présentée plusieurs fois pour des otites érythémato-cérumineuses qui se sont accompagnées progressivement de suppuration chronique. L’examen otoscopique sous sédation révèle une otite purulente sévère associée à une sténose du conduit auditif et à la présence d’un polype.

Diagnostic

Le diagnostic établi est donc celui d’une otite moyenne droite.

Choix du traitement

Le traitement est chirurgical. Il consiste en une ablation totale du conduit auditif associée à une ostectomie latérale de la bulle tympanique (photos 1 et 2). 

1. Visualisation de la bulle tympanique après ostectomie latérale. Le lac suspenseur isole le nerf facial.

1. Visualisation de la bulle tympanique après ostectomie latérale. Le lac suspenseur isole le nerf facial.

2. Aspect postopératoire immédiat. Une hémostase soignée, un rinçage minutieux de la bulle tympanique et le rapprochement des tissus permettent l’absence de pose de drain.

2. Aspect postopératoire immédiat. Une hémostase soignée, un rinçage minutieux de la bulle tympanique et le rapprochement des tissus permettent l’absence de pose de drain.

Le protocole analgésique et anesthésique choisi comprend :
- une anesthésie locale : lidocaïne 2 mg/kg + bupivacaïne 1mg/kg en bloc nerveux auriculo-temporal;
- de la méthadone à la dose de 0,2 mg/kg associée à de la médétomidine à 10 µg/kg par voie intramusculaire (IM) ;
- du propofol et  de  la  kétamine à  1/1 mg/kg (soit  1 ml/10 kg de propofol [10 mg/ml] + 1 ml/100 kg de kéta- mine [100 mg/ml]) administrés à effet ;
- de l’isoflurane dans 100 % d’oxygène ;
- une perfusion continue (CRI) pendant 8 heures : métha- done à 0,2 mg/kg/h et lidocaïne à 3 mg/kg/h associées à de la kétamine à 0,5 mg/kg/h ;
- du méloxicam à 0,2 mg/kg par voie intraveineuse (IV) en phase postopératoire immédiate ;
puis un relais par de la buprénorphine pendant 48 heures trois fois par jour en IM et du méloxicam par voie orale pendant 15 jours.

Comment évaluer cette douleur ?

PAR LA MÉTHODE QUALITATIVE

-Ces douleurs sont de type nociceptif et probable- ment neuropathique à la suite de la forte inflammation locale et à la chronicisation avec présence d’allodynie  et d’hyperalgésie.
-En ce qui concerne l’otite moyenne, l’intensité de la douleur est sévère. L’intervention entraîne une douleur sévère de durée supérieure à 48 heures.
-La localisation de cette douleur est somatique.
-Sa durée est chronique avec des accès paroxystiques.
-Les composantes émotionnelle et comportementale sont une adynamie, un port dévié de la tête et des difficultés à la mastication. Une anxiété intermittente et une agression par irritation sont également notées.

PAR LA MÉTHODE QUANTITATIVE

Une évaluation postopératoire immédiate est effectuée (figure 1).

FIGURE 1
Grille 4AVet appliquée à la chienne du 1er cas

La chirurgie du conduit auditif et de la bulle tympanique est considérée comme étant très doulou- reuse. Dans ce cas, l’ancienneté des lésions, à l’origine d’hypersensibilisation périphérique et potentiellement centrale est aussi à considérer. Le risque de douleur aiguë et chronique postopératoire est majoré par un état accru de vulnérabilité à la douleur.
La mise en place d’un protocole analgésique associant une sédation de qualité, une analgésie multimodale précoce et prolongée (15 jours), une anti-hyperalgésie (kétamine + anti-inflammatoire non stéroïdiens [AINS] + anesthésie locale + méthadone) et une continuité du contrôle de la douleur (pas de hiatus algique) a permis dans la période postopératoire immédiate une récupération très rapide de l’animal (photo 3).

3. Aspect postopératoire + 3 heures. Le toucher de la zone opératoire ne provoque pas de réactions

3. Aspect postopératoire + 3 heures. Le toucher de la zone opératoire ne provoque pas de réactions


Seulement quelques jours ont suffi pour observer un retour aux comportements habituels de cette chienne : appétit, jeu, courses, proximité avec les propriétaires, etc. (photo 4).

4. Aspect postopératoire + 15 jours. Noter la bonne cicatrisation. Photo:T.Poitte

4. Aspect postopératoire + 15 jours. Noter la bonne
cicatrisation. Photo:T.Poitte

2° 2ème cas : douleur chronique arthrosique

Une femelle beauceron non stérilisée âgée de 10 ans et pesant 42 kg est présentée pour une adynamie, une boiterie des membres postérieurs, des douleurs lombaires et un début de parésie évoluant depuis plusieurs semaines (photos 5 et 6).

5. Vocalises et difficultés à s’allonger.

5. Vocalises et difficultés à s’allonger.

6. Parésie et fortes difficultés au relever. Photo:T.Poitte

6. Parésie et fortes difficultés au relever. Photo:T.Poitte

Diagnostic

Cette chienne est atteinte d’arthrose lombo-sacrée sévère avec protrusion discale modérée L7-S1 (photos 7 et 8).

7. Radiographie de profil. Une spondylose lombo-sacrée est observée.

7. Radiographie de profil. Une spondylose lombo-sacrée est
observée.

8. Examen tomodensitométrique, coupe transversale au niveau de la jonction lombo-sacrée. Des ostéoproliférations sont visibles ventralement et latéralement à l’espace intervertébral et provoquent localement des compressions des émergences rachidiennes. Photo : R. Josier Vetref, Clinique des Référés.

8. Examen tomodensitométrique, coupe transversale au niveau de la jonction lombo-sacrée. Des ostéoproliférations sont visibles ventralement et latéralement à l’espace intervertébral et provoquent localement des compressions des émergences rachidiennes.
Photo : R. Josier Vetref, Clinique des Référés.

Traitement

Un AINS (cimicoxib à 2 mg/kg/j : Cimalgex® 80 mg 1 cp/j) est administré pendant 3 mois. Compte tenu de la gravité et de la chronicisation des lésions, un traitement de longue durée est choisi.

Comment évaluer cette douleur ?

PAR LA MÉTHODE QUALITATIVE

Le type de cette douleur se caractérise par un excès de nociception et de neuropathies. Une allodynie et une hyperalgésie sont présentes. L’intensité est sévère. Cette douleur est de localisation somatique. Il s’agit d’une douleur de durée chronique avec accès paroxystique.
Les composantes émotionnelle et comportementale sont une adynamie, des difficultés à se relever, à se coucher, à trottiner, un refus du jeu, de la course et des sauts, ainsi que des signes de dépression sans manifestation d’agressivité.

PAR LA MÉTHODE QUANTITATIVE

Le choix se porte sur la grille d’Helsinki, validée pour l’évaluation de la douleur chronique arthrosique.
Lors de la 1re évaluation, la somme des cotations donne un scoring de 36, révélant une douleur chronique sévère, nécessitant un traitement prolongé avec des AINS (tableau).

 

TABLEAU - Grille d’Helsinki appliquée à la chienne du 2e cas

Les évaluations à 15 jours, à 6 semaines et à 3 mois après la consultation ont révélé une amélioration très nette de la mobilité, de l’humeur et de l’aptitude à certaines activités (jeu, marche et trot).
Les examens cliniques orthopédiques ont permis de constater la disparition de l’allodynie et de l’hyperalgésie, la réduction de l’inflammation articulaire et de l’ankylose. Les propriétaires et leurs enfants ont souligné une amélioration spectaculaire de l’état de santé de leur animal, tout en étant conscients des restrictions d’exercice nécessaires à la prévention de l’aggravation des lésions ostéo-articulaires présentes.

3° 3eme cas : douleur chronique chez un chat

Un chat mâle chartreux stérilisé âgé de 18 ans et pesant 3,2 kg est présenté pour une adynamie, un amaigrisse- ment, une plantigradie et une polyuro-polydipsie (PUPD) modérée (photo 9).

9. Chat du 3e cas : noter l’amyotrophie et la plantigradie des membres pelviens.

9. Chat du 3e cas : noter l’amyotrophie et la plantigradie des membres pelviens.

L’inquiétude des propriétaires se porte sur les difficultés locomotrices et des miaulements inha- bituels de très forte intensité, leur évoquant une douleur insupportable.
À l’examen clinique, aucun déficit neurologique n’est noté. Une parodontite sévère associée à un ulcère éosinophilique labial est notée. La manipulation des hanches et des coudes est mal supportée par le chat. Les analyses de laboratoire révèlent une insuffisance rénale modérée sans troubles endocriniens associés. Les examens d’imagerie médicale ne sont pas souhaités par le propriétaire, compte tenu de l’âge avancé de l’animal.

Diagnostic

Ce chat présente une arthrose sévère avec un début d’in- suffisance rénale.

Comment évaluer cette douleur ?

PAR LA MÉTHODE QUALITATIVE

Le type de cette douleur se caractérise par un excès de nociception et de neuropathie.
Son intensité est sévère, sa localisation somatique et sa durée chronique.
Les composantes émotionnelle et comportementale sont une adynamie marquée avec des difficultés à sauter. Le comportement général est altéré avec une diminution de son comportement de toilettage, la présence de vocalises. Aucune manifestation agressive n’est présente.

PAR LA MÉTHODE QUANTITATIVE

Il a été choisi d’utiliser la grille personnelle d’évaluation des champs comportementaux (figure  2).

Capture d’écran 2016-03-24 à 23.19.46.png

4°4ème cas : douleur chronique chez une chatte

11. Même animal que la photo 10 : le coude droit présente un très net pincement articulaire et une ostéophytose marquée reliant le condyle huméral médial au radius. Photos : T. Poitte

11. Même animal que la photo 10 : le coude droit présente un très net pincement articulaire et une ostéophytose marquée reliant le condyle
huméral médial au radius.
Photos : T. Poitte

Une chatte femelle chartreuse stérilisée âgée de 9 ans et pesant 4,5 kg est présentée pour une adynamie, une boite- rie du membre antérieur droit. La propriétaire a remarqué une irritabilité croissante et des récents comportements d’agression déclenchés par la prise de l’animal dans ses bras.
Les clichés radiographiques révèlent des lésions sévères d’arthrose localisées sur le coude droit et le grasset gauche  (photo 10 et 11).

10. Chatte du 4e cas : le grasset gauche montre des lésions sévères d’arthrose: nombreux ostéophytes sur les condyles fémoraux et sur le plateau tibial. La rotule est très remaniée.

10. Chatte du 4e cas : le grasset gauche montre des lésions sévères d’arthrose: nombreux ostéophytes sur les condyles fémoraux et sur le plateau tibial. La rotule est très remaniée.

 

Diagnostic

Cette chatte est donc atteinte d’arthrose sévère du coude droit et du grasset gauche.

Comment évaluer cette douleur ?

PAR LA MÉTHODE QUALITATIVe

Ce type de douleur se caractérise par un excès de nociception. Son intensité est sévère, sa localisation est somatique et sa durée chronique.
Les composantes émotionnelle et comportementale sont une adynamie caractérisée par des difficultés à des- cendre, associée à des modifications comportementales, notamment un manque de toilettage. Il existe aussi des épisodes d’allodynie et d’hyperalgésie, ainsi que des manifestations  d’agressivité.

PAR LA MÉTHODE QUANTITATIVE

La grille personnelle d’évaluation des champs comportementaux est employée dans ce cas (figure 3).

5°Discussion des deux cas cliniques félins

Ces deux cas cliniques succincts permettent d’objectiver la variété des changements comportementaux rencontrés chez le chat douloureux, avec présence ou non de séquences d’agression.
Les scores obtenus sont relativement élevés, mais en concordance avec les motifs de consultation (miaulements, boiterie, agression), faisant déjà suspecter par le propriétaire une sensation de douleur chez son animal. Lors de consultation gériatrique, sans suspicion de douleur, les scores relevés sont plus faibles, mais ils permettent de relier la douleur et les comportements inhabituels, ou par excès, trop souvent assimilés à la vieillesse.
Cette grille des champs comportementaux n’est pas validée : elle constitue néanmoins une base de réflexion et un support didactique pour rechercher les états douloureux chroniques chez le chat. Utilisée depuis 8 mois dans les cliniques de l’île de Ré, elle a permis d’objectiver des cas ignorés d’arthrose féline, confirmés radiologique- ment. La prise en charge de la douleur suit alors un pro- tocole classique, associant une prescription prudente et surveillée de méloxicam, une préconisation d’aliment diététique dédié (chondroprotecteurs, ω3 et 6) et une amélioration des conditions environnementales (plans inclinés, aide à la position en hauteur et à la vue sur l’extérieur, toilette, arbre à chat, phéromones, etc.).
Le nombre de cas recrutés et leur suivi ont permis d’étoffer la pertinence des items, sans pour autant considérer la grille comme complètement aboutie. Les praticiens intéressés peuvent l’amender et, grâce à leurs recherches et observations, progresser dans la compréhension de la douleur chez le chat.
Enfin, les propriétaires sollicités ont toujours souhaité garder un modèle de cette grille, attestant leur souci d’évaluer la douleur et leur volonté d’implication thérapeutique. Le temps consacré à la présentation des modifications des champs comportementaux témoigne de l’engagement du vétérinaire à améliorer la qualité de vie des animaux : en ce sens, il constitue un fort impact de satisfaction de  la part du propriétaire. 


FICHE DE SYNTHÈSE