Douleur en hospitalisation : l’évaluer pour mieux la prendre en charge
L’hospitalisation concentre, en quelques heures ou quelques jours, une succession de situations potentiellement algogènes : pathologies aiguës, chirurgies, contraintes d’environnement. douleurs procédurales liées aux soins répétés, aux manipulations, aux examens complémentaires. Dans ce contexte, la douleur n’est pas un simple « symptôme » à traiter en parallèle : elle influence directement la stabilité physiologique, la récupération, l’appétit, le sommeil, la coopération aux soins et, au final, la durée d’hospitalisation.
En pratique, la douleur rencontrée au chenil s’inscrit le plus souvent dans quatre grands cadres : péri-opératoire, urgences, certains tableaux de médecine interne (pancréatite, par exemple) et accès douloureux paroxystiques de douleurs cancéreuses ou arthrosiques. La profession a nettement progressé ces dernières années, en particulier grâce à une meilleure compréhension des mécanismes douloureux et, surtout, grâce à l’apprentissage d’une évaluation plus structurée au chevet de l’animal.
Pourquoi l’évaluation change tout en hospitalisation
Des grilles au chevet… à l’outil digitalisé
Les grilles papier ont déjà permis de franchir une étape importante : elles mettent des mots communs sur une observation clinique et sécurisent le travail en équipe. En hospitalisation, des outils comme 4AVet (particulièrement utile en post-opératoire) ou la grille du Colorado (souvent plus adaptée aux cas de médecine interne) peuvent être remplis au chevet, en versions chien et chat, avec un intérêt pratique majeur : elles structurent la collaboration vétérinaire/ASV et évitent que l’évaluation ne repose sur une impression isolée.
Mais l’enjeu hospitalier moderne va plus loin : il faut tracer et suivre la douleur comme on suit une température ou une pression artérielle. C’est l’esprit de l’APS (Acute Pain Scoring), outil conçu pour la douleur aiguë (urgence, post-opératoire, hospitalisation) avec une logique simple : scorer, agir, scorer de nouveau.
APS : une évaluation pensée pour décider
APS est structurée de façon différente chez le chien et chez le chat. Chez le chien, l’évaluation repose sur deux temps, incluant un score de sédation et un score de douleur aiguë. Chez le chat, elle s’enrichit d’une étape dédiée au faciès félin : l’évaluation se déroule alors en trois temps, avec score du faciès, sédation, puis douleur aiguë. Cette architecture répond à deux réalités de terrain : d’une part, la sédation peut masquer l’expression comportementale de la douleur ; d’autre part, chez le chat, l’expression faciale apporte une information utile lorsqu’elle est interprétée correctement.
APS précise les fondations des différentes composantes : la sédation est basée en partie sur la grille de Young, le score de douleur aiguë s’inspire en partie de 4AVet, et le score facial félin s’appuie sur la Feline Grimace Scale. APS rappelle également que l’interprétation doit intégrer des facteurs de contexte (notamment l’état émotionnel et la présence d’éventuelles comorbidités) et signale des biais possibles, en particulier selon la morphologie (un profil brachycéphale peut compliquer l’interprétation du faciès).
Surtout, APS met au centre la finalité clinique : adapter la stratégie thérapeutique, avec la notion de « Rescue dose » lorsque le score l’indique, et limiter l’impact physiologique et pronostique d’une douleur aiguë insuffisamment contrôlée.
Digitaliser : rendre la réévaluation “incontournable”
Mettre APS au cœur du protocole d’hospitalisation
L’efficacité d’un outil dépend de son intégration. En routine, l’évaluation gagne à être systématique à l’admission (point de départ), après tout geste potentiellement algogène (douleur procédurale), à intervalle régulier en phase aiguë, puis avant la sortie pour valider le confort et le plan antalgique. À chaque étape, l’objectif est identique : objectiver, ajuster si nécessaire, puis contrôler l’effet de l’ajustement.
Enfin, l’évaluation ne remplace pas le soin de l’environnement : elle le guide. Améliorer le bien-être s’inscrit dans une logique en trois temps : réactivité (ne pas laisser la douleur s’installer), contrôle de la douleur procédurale par une coordination vétérinaire/ASV, puis optimisation des conditions d’hospitalisation (séparation chiens/chats, interactions positives, gestion des bruits/odeurs, enrichissement, qualité des manipulations). Dans le cadre de l’utilisation APS, ce travail sur l’émotionnel et le confort devient mesurable : l’évolution des scores traduit concrètement le bénéfice (ou l’insuffisance) de ce qui est mis en place.
Thierry Poitte – Fondateur du réseau CAPdouleur, DMV, DIU Douleur, CES de traumatologie et de chirurgie ostéo-articulaire
Références
Dossier « Hospitalisation », La Dépêche Vétérinaire n°1552 (12–18 décembre 2020) : entretien et encadrés sur douleur en hospitalisation, contexte émotionnel, douleur procédurale, utilisation de grilles (4AVet, Colorado).
CAPdouleur – PDF « Évaluation de la douleur aiguë : Acute Pain Scoring (APS) » (04/04/2023) : structure chien/chat, bases méthodologiques, biais, objectifs (dont Rescue dose), fonctionnalités et traçabilité.
CAPdouleur – page « Évaluations des douleurs » (présentation générale des outils).
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